États généraux du cinéma français : pour un nouveau visage du 7e art

14 mai 2018
Le défilé des Etats généraux du cinéma
Défilé des Etats généraux du cinéma en 1968 Photo-Henri-Glaeser- collection Marin Karmitz
Du 17 mai au 5 juin 1968, distributeurs, réalisateurs, exploitants, techniciens ou encore critiques se réunissent pour façonner le visage du « cinéma de demain ». Ces États généraux sont le lieu d’intenses débats, sous-tendus par deux objectifs forts : réinventer l’organisation du « système » cinéma en France, et démocratiser celui-ci, à tous les niveaux.

La contestation d'un ordre social

Le mois de mai 1968 aura été pour toute la nation un instant de grâce. L’action, l’explosion des idées, la prise de conscience, la contestation d’un ordre social périmé et des valeurs qui le soutiennent, la volonté de détruire des structures économiques avilissantes, la mise en accusation d’un régime, voilà ce qui lui est arrivé. Les Etats généraux du cinéma sont l’expression, dans un corps social privilégié qui vivait dans l’incohérence et la solitude, de cette vague immense, de ce grand souffle de liberté et de générosité partis des facultés et des usines. Le cinéma, en France, est produit, diffusé et consommé dans des conditions d’esclavage engendrées par le système capitaliste, lui-même protégé par des organismes contrôlés par l’Etat. Toute libération du cinéma, toute création de structures nouvelles doit commencer par une destruction des structures anciennes.

Parfaitement inscrits dans le contexte de bouillonnement intellectuel et révolutionnaire de Mai 68, les Etats généraux du cinéma français affichaient une forte ambition : transformer la morphologie du 7eme Art hexagonal.

Pas seulement en surface, mais de fond en comble. Du  17 mai au 5 juin 1968 à L’École nationale de photographie et de cinéma, rue de Vaugirard, puis au Théâtre de Suresnes et enfin dans un amphithéâtre de la Sorbonne, ils furent le lieu d’intenses débats et réunirent près de 1300 professionnels. Des exploitants, réalisateurs (Chabrol, Lelouch, Rivette, Malle, Mocky, Girod, Garrel…), distributeurs, critiques, producteurs, comédiens ou encore des techniciens venus inventer ensemble au « cinéma de demain ».

Quelques semaines après « L’affaire Langlois », alors même que le Festival de Cannes est en passe d’être interrompu, et peu de temps avant que la grève ne soit déclenchée dans les studios, les laboratoires et les salles, le secteur s’agite, pense, veut détruire pour ensuite reconstruire. En toile de fond, un objectif clair, net et sans appel : il faut radicalement refondre l’organisation du cinéma hexagonal. Le cinéma d’hier, qui traitait les films comme des « denrées », se caractérisait essentiellement par la « recherche du profit », en négligeant totalement la « valeur profonde » des œuvres. Production, distribution, programmation, exploitation : rien ne va, tout est soumis à la logique capitaliste, gangréné par les monopoles (État…) et perverti. La volonté de supprimer le CNC est nettement affirmée. De nouvelles structures doivent voir le jour.


Trois principes phares

Portés par la volonté de démocratiser le cinéma en France, les groupes de travail des Etats généraux du cinéma français accouchent de 19 projets.

Ils sont présentés le 28 mai, au cours d’une longue nuit de débats parfois houleux. Trois principes phares émergent de ceux-ci :

  • l’autogestion, pour lutter contre le mandarinat et faire du cinéma ce « service public géré par la communauté des cinéastes», financé par l’argent de la subvention publique et qui pourrait notamment permettre la gratuité de l’entrée dans les salles de projection
  • l’enseignement, en multipliant les cursus où la « contestation devait être permanente», au sein de formations accessibles à toutes les classes sociales et autogérées par les enseignants et les étudiants
  • la décentralisation, enfin, pour « permettre à chacun, en France, de s’exprimer», au moyen de nouvelles structures de production, moins « parisiennes ».

Quelques grandes constantes traversent également les propositions de réformes et se retrouveront dans les propositions de Suresnes du 5 juin concluant l’examen des projets : l’abolition de la censure, l’union étroite du cinéma et de la télévision autogérée et indépendante du pouvoir et de l’argent…

L’un de ces projets, le « n° 4 », conçu par Thierry Derocles, Michel Demoule et Marin Karmitz, le futur fondateur de la société MK2, a particulièrement marqué les esprits. Grâce à la personnalité de Claude Chabrol, qui le présente, mais également par son idée principale : rendre le cinéma gratuit et financer sa production par l’impôt…


Ouverture

Les États généraux ne déboucheront pas sur une révolution du cinéma hexagonal, ses participants ne parvenant pas à une synthèse applicable. Nombre des principes discutés irrigueront cependant la décennie suivante, certaines réformes et initiatives. Par exemple la création de la Société des réalisateurs de films (SRF), qui donnera naissance à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes (1969).

Ces lignes de force vont également contribuer à structurer le mouvement d’ouverture après Mai 68, que caractérisent la floraison de tous les collectifs désirant cultiver la fonction sociale du cinéma, l’émergence de davantage de réalisatrices et productrices, ou encore l’explosion de la production de films d’auteurs. Le Centre universitaire expérimental de Vincennes, créé à l’automne 68, comprendra une section « cinéma ».

Ces heures de débats enflammés permirent surtout, et c’est ce que retiennent certains participants avec émotion, de réunir le milieu du cinéma français pour un temps de discussions et de formulation d’utopies, et d’affirmer des principes trouvant encore un écho aujourd’hui.