Mai 68, les femmes et le cinéma

17 mai 2018
Nelly Kaplan
Nelly Kaplan DR
Mouvement de contestation social, politique et culturel sans précédent en France, Mai 68 fait émerger des voix nouvelles : parmi elles, celles des femmes. Encore sous le joug d’une société patriarcale autoritaire (rappelons que le droit à la contraception est en vigueur depuis moins d’un an), celles-ci s’organisent au sein de collectifs et multiplient les actions pour défendre leur liberté. Le cinéma, qui reste le monopole des réalisateurs, se fait alors militant, les femmes s’emparant de la caméra comme d’un instrument de lutte essentiel aux mouvements féministes naissants.

Vers un cinéma au féminin

L’accès des femmes derrière la caméra ne s’est pas fait sous la seule impulsion des évènements de Mai 68. Quelques années auparavant, des femmes cinéastes apparaissent de manière isolée mais réussissent à faire parler d’elles. C’est le cas d’Agnès Varda dont le style novateur semble marquer le début de la Nouvelle Vague (La Pointe courte, 1954, Cléo de 5 à 7, 1961, Le bonheur, 1965). En 1964, la productrice Paula Delsol défraie la chronique avec La dérive, qui met en scène une jeune fille aux mœurs trop légères pour l’époque. Quant à Nadine Trintignant, elle aborde déjà la question de l’avortement dans Mon amour, mon amour en 1966.
Aucune de ces réalisatrices n’a suivi le circuit traditionnel de l’Institut des Hautes études cinématographiques (IDHEC). Le concours d’entrée, réputé sélectif, est en principe ouvert aux candidates, mais les étudiantes reçues sont alors cantonnées aux postes dits « féminins », comme le montage, le métier de script, le maquillage, le costume. Les aspects techniques – son, photographie, caméra ou réalisation – sont considérés comme des « métiers masculins ». Différents arguments sont alors donnés pour décourager les femmes d’entrer dans ces domaines réservés, comme le poids du matériel, les difficultés techniques ou les responsabilités. En 1974, les femmes représentent 4% des étudiants de l’IDHEC.

Le souffle contestataire de Mai 68 est l’occasion pour les femmes de dénoncer les injustices dont elles sont victimes et de faire entendre leurs revendications avec force de conviction. Alors que les femmes sont exclues des Etats généraux du cinéma – sur les 1 500 personnes qui participent aux réunions, seules trois femmes, Danielle Jaeggi, Paula Delsol, et Catherine Biette, contribuent aux travaux-, elles s’organisent au sein de différents mouvements. En jeu, la lutte pour la contraception et l’avortement, contre les violences faites aux femmes et les différentes formes d’oppressions et de misogynie, l’égalité des sexes et l’accès aux mêmes métiers.
Se dessine alors un cinéma au féminin, certaines cinéastes se regroupant au sein d’associations comme « Les Insoumuses », « Vidéa » ou encore « Musidora », créée en 1973 en réaction au refus des réseaux de distribution de projeter les films de femmes sous prétexte qu’ils n’avaient pas de public. « Musidora » promeut la création et la distribution de films et de vidéos réalisés par des femmes et organise en 1974 le premier festival de films de femmes (l’ancêtre de l’actuel Festival international de films de femmes de Créteil).


Produire et diffuser autrement

Au début des années 70, les jeunes réalisatrices s’emparent d’un outil nouveau, moins onéreux et plus maniable qu’une caméra traditionnelle : la vidéo. Leur ambition: produire et diffuser autrement, soutenir et donner une trace à cette révolution culturelle et sociale et proposer un autre point de vue sur des thèmes abordés par les grands médias. Les cinéastes s’approprient des images qu’elles utilisent comme des armes : leurs films – souvent des documentaires militants, financés par des collectifs liés au mouvement des femmes – dénoncent et montrent une réalité souvent absente du cinéma officiel masculin et commercial.

Un nombre conséquent de films se tournent alors en France, totalement en dehors du système. Parmi les figures du cinéma féministe, Carole Roussopoulos, fondatrice avec son mari Paul du groupe Video Out. Elle est l’une des premières à filmer en vidéo des événements majeurs comme le documentaire sur le Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR), ou un avortement par aspiration selon la méthode Karman, moins dangereuse que les anciennes pratiques, dans Y’a qu’à pas baiser.
Autre film majeur, Histoires d’A, documentaire réalisé par Marielle Issartel et Charles Belmont en 1973 qui, malgré la censure, est vu par plus de 200 000 personnes. Ce film au budget modeste, tourné à l’initiative du Groupe d’information santé (GFI), condamne la pénalisation de l’avortement, un an avant le vote de la loi Veil, et propose une réflexion sur la condition féminine. D’abord interdit à la diffusion par le ministre des Affaires Culturelles Maurice Druon – contre l’avis de la Commission de contrôle-, il est diffusé illégalement à travers le réseau des groupes locaux du Mouvement pour la libéralisation de l’avortement et de la contraception (MLAC). Ce n’est qu’en novembre 1974 que le film est finalement autorisé à la diffusion.

D’autres réalisatrices, tout aussi résolues à faire entendre leurs voix, fondent leur propre société de production pour financer leurs films. C’est le cas de Nelly Kaplan, qui se risque à produire elle-même La Fiancée du pirate (1969), en association avec son coscénariste Claude Makovski. Une héroïne provocatrice, un film jugé transgressif et suscitant la controverse… autant d’éléments qui suffirent à effrayer la vingtaine de producteurs contactée et les distributeurs. Projeté à La Mostra de Venise, La Fiancée du pirate connaît un franc succès, malgré son interdiction aux moins de 18 ans.


Un cinéma au féminin

De même, Coline Serreau réalise en 1975 le documentaire féministe Mais qu’est-ce qu’elles veulent ? dans des conditions précaires, diffusé dans des circuits parallèles avant de sortir en salles en 1977 ; Agnès Varda, qui a fondé sa maison de production en 1954, filme L’Une chante, l’autre pas (1976), un musical féministe en faveur de la liberté sexuelle des femmes dans lequel elle recrée le procès de Bobigny où cinq femmes furent jugées pour avortement en 1973 (ce procès contribua à l’évolution vers la dépénalisation de l’IVG en France) ; Michèle Rosier, sans producteur pour Mon Cœur est rouge (1976), finit par créer sa propre société, Go films, pour produire ce portrait de femme qui dénonce l’aliénation de la femme et célèbre sa réussite.

Au cours des années 1970, 74 femmes réalisent 118 longs-métrages : un chiffre conséquent comparé à la quasi-absence des femmes metteurs en scène en soixante-dix ans de cinéma. Pourtant, si cette ascension des femmes cinéastes est notable, leur proportion reste minime. Ainsi, pour l’ensemble de la décennie 1970, on compte 53 nouvelles réalisatrices pour 330 nouveaux réalisateurs, soit 16% ; sur les effectifs globaux, il y a environ 10 réalisatrices pour 90 réalisateurs…

S’il convient de relativiser ce phénomène nouveau, force est de constater que Mai 68 a permis de changer profondément la situation des femmes dans la décennie suivante. Les femmes prennent leur destin en main, font valoir leurs droits… et comptent désormais dans le paysage cinématographique français. Dès lors, le cinéma s’écrit aussi au féminin, sous d’autres regards, pluriels, complexes, uniques.